| Juillet 2007
Recherche conjointe à l’intersection du temps et du climat pyr Mitchell W. Moncrieff1, Melvyn A. Shapiro2, Julia M. Slingo3 et Franco Molteni4
Introduction Si l’analyse et la prévision du temps et du climat à des échelles temporelles allant de quelques jours à plusieurs années ne progressent pas plus rapidement c’est, en partie du moins, parce que l’on ne comprend pas parfaitement les processus en jeu et parce que l’on ne dispose pas de systèmes opérationnels et expérimentaux de prévision numérique qui représentent correctement le phénomène de la convection précipitante et son organisation à plusieurs échelles, dans les zones tropicales notamment. L’affinement de la paramétrisation n’a pas suivi l’approfondissement des connaissances qu’ont permis les études de processus. L’organisation convective n’étant pas représentée par les techniques modernes de paramétrisation, il est encore impossible d’évaluer convenablement ses effets à grande échelle, alors qu’il s’agit d’un processus fondamental dans plusieurs phénomènes tropicaux, dont:
Ces quelques exemples ont en commun l’interaction des multiples échelles qui sont associées aux systèmes précipitants et aux transports tridimensionnels de masse, de quantité de mouvement et d’énergie qui les caractérisent. L’existence simultanée de plusieurs phénomènes organisés souligne l’importance de représenter la cohérence dynamique, la progression d’échelle et le transport en fonction des régimes dans les modèles mondiaux, ces aspects n’étant pas saisis par les méthodes actuelles de paramétrisation.
Les effets des changements de phase de l’eau à l’intérieur des systèmes convectifs organisés se manifestent à différentes échelles temporelles: période de 24 heures ou de renversement de la convection (quelques heures à une journée), durée de l’organisation de la convection à moyenne échelle (jours), temps de séjour de l’eau dans l’atmosphère (deux semaines environ). Les changements de phase constituent donc un domaine fondamental de recherche qui influe sur le temps et, à plus long terme, sur les processus climatiques par le biais des effets de l’humidité et des nuages sur l’interaction entre la nébulosité et le rayonnement. L’oscillation de Madden-Julian (MJO) n’est pas la seule manifestation d’une organisation convective multi-échelles dans les zones tropicales, mais elle représente un mode très particulier de variabilité atmosphérique qui se trouve à cheval sur le temps et le climat (Shapiro et Thorpe, 2004; THORPEX/ICSC, 2005). Elle domine la variabilité tropicale à l’échelle intrasaisonnière, exerce son influence sur l’ensemble du globe par le biais de l’interaction des zones tropicales et extratropicales et intervient directement dans l’interruption des moussons en Asie, en Australie et en Afrique. Il est de plus en plus clair que la MJO influe sur les phénomènes météorologiques à fort impact et sur la variabilité saisonnière à interannuelle du climat. Pourtant, les spécialistes ne connaissent toujours pas bien les processus qui contribuent à sa formation ou à son évolution et sont loin de disposer des méthodes de simulation et de prévision voulues.
Observations, représentation paramétrisée et explicite de la convection, modèles théoriques et idéalisés La convection tropicale s’organise sur un large éventail d’échelles spatio-temporelles, plus précisément sur les quatre suivantes:
Il serait extrêmement utile de savoir comment les processus d’échelle réduite interagissent pour former des systèmes organisés qui s’autorenforcent à plus grande échelle, telles la MJO et les moussons. On sait que l’activité convective d’échelle synoptique ou moyenne est souvent couplée, dans les zones tropicales, à divers modes de variabilité atmosphérique le long des méridiens, qui sont idéalisés sous la forme d’ondes de gravité de Rossby et d’ondes de Kelvin. On s’est interrogé sur les aspects suivants:
ObservationsLes campagnes sur le terrain permettent d’analyser les structures d’échelle régionale et moyenne ainsi que les processus physiques qui leur sont associés, par exemple les processus couplés dans la couche limite atmosphère-océan. Deux campagnes régionales particulièrement intéressantes pour étudier la genèse de la MJO dans l’ouest de l’océan Indien ont été menées récemment, à savoir:
Il est question, dans le document CLIVAR Exchanges (2006), des améliorations proposées aux mesures à long terme et de la possibilité d’en tirer parti lors des prochaines campagnes organisées dans l’océan Indien. Étant donné la grande plage d’échelles spatio-temporelles de la MJO (des systèmes convectifs à la planète entière), les campagnes régionales classiques ne sont plus suffisantes pour décrire ou prédire avec exactitude l’ampleur des épisodes d’oscillation. Il faut faire appel à l’ensemble des systèmes mondiaux d’observation et de prévision pour compléter le genre de campagnes présentées plus haut. C’est cette exigence qui a conduit les participants à l’atelier international THORPEX/PMRC à recommander la création d’un laboratoire virtuel de calcul et d’observation coordonné à l’échelle internationale. Il a été donné suite à cette proposition en élaborant une initiative PMRC/THORPEX intitulée Année de la convection tropicale, dont Waliser et Moncrieff (2007) ont présenté un résumé. Le cadre conceptuel est exposé sur le site http://hydro.jpl.nasa.gov/imp/WCRP.THORPEX.YOTC.pdf. La représentation paramétrisée et explicite de la convection L’un des points faibles des systèmes de prévision du temps et du climat est la représentation des processus physiques d’échelle inférieure à la maille, y compris la MJO. À la figure 2, par exemple, la MJO qui composait un système robuste dans la partie analytique disparaît complètement de la partie prévisionnelle au bout de cinq jours environ. On pense très largement que ce problème est dû aux défauts de paramétrisation de la convection, même si cela n’a jamais été prouvé de manière formelle. Les simulations effectuées avec les modèles Aqua-Planet présentent les mêmes imperfections. La figure 3 montre la faible cohérence de l’organisation convective simulée dans des modèles faisant appel à différentes paramétrisations de la convection. Certains systèmes se propagent vers l’est, d’autres vers l’ouest, mais il est probable qu’aucun ne correspond vraiment à une MJO. De plus, le caractère disparate des échelles spatiales indique que les simulations ne choisissent pas bien cet élément.
Grâce à la puissance actuelle des ordinateurs, les modèles des systèmes nuageux (CRM, modèles non hydro- Les modèles CRM les plus récents sont à l’échelle du globe (par exemple, Tomita, 2005). La paramétrisation de la convection est remplacée par l’utilisation de CRM dans une technique appelée paramétrisation de la convection des systèmes nuageux ou superparamétrisation, élaborée au départ dans un des modèles Aqua-Planet (Grabowski, 2001) et récemment utilisée dans les modèles complets du climat (par exemple, Khairoutdinov et al., 2005). Il est bon de savoir que, lorsqu’on recourt à la superparamétrisation, les MJO sont en général trop intenses et persistantes, soit le contraire de ce que l’on obtient avec les méthodes classiques. Ce comportement exagéré soulève de nouvelles questions qui, sans doute, seront plus faciles à résoudre que celles posées par la paramétrisation actuelle.
Les modèles théoriques et idéalisés Il serait étonnant que le problème posé par la paramétrisation puisse être résolu en améliorant simplement la résolution des simulations. Les modèles dynamiques idéalisés quantifient des éléments importants tels que la progression d’échelle du transport d’énergie qui est associée à l’organisation convective de moyenne échelle et les mécanismes en jeu dans les systèmes de simulation numérique. C’est le cas du modèle de type mécaniste non linéaire de Moncrieff (2004), dans lequel l’organisation convective de méso-échelle s’entrecroise avec la dynamique des tourbillons de Rossby. Il quantifie les propriétés de super-rotation et de transport à plus grande échelle des systèmes apparentés à la MJO qui ont été produits par la simulation superparamétrisée de Grabowski (2001). Le modèle multi-échelles quasi linéaire de Biello et al. (2006), quant à lui, s’appuie sur la théorie asymptotique des perturbations de Majda et Klein (2003) et représente trois catégories de réchauffement (convection profonde, stratiformis et congestus) (Jonnson et al., 1999). Il révèle que les systèmes assimilés à la MJO peuvent être générés par le réchauffement et par des flux de quantité de mouvement organisés dont l’échelle progresse. La figure 4 présente les signatures caractéristiques des MJO dans ce modèle:
Une autre méthode idéalisée de quantification de l’organisation convective à grande échelle fait appel à des modèles comportant une troposphère active sur le plan dynamique, une couche limite planétaire passive et des paramétrisations analogiques de la convection profonde, de l’échange de chaleur en surface et du refroidissement radiatif. La résolution verticale est grossière, c’est-à-dire que les première et deuxième vitesses baroclines sont respectivement proportionnelles à sin πz et sin 2πz. Une organisation convective à plusieurs échelles survient en présence du premier mode barocline mais sans la cohérence propre à la MJO (Yano et al., 1995). Des systèmes plus proches de la MJO surviennent lorsque le deuxième mode barocline est introduit (Khouider et Majda, 2006).
Interaction avec d’autres phénomènes
La MJO et le phénomène ENSO Le phénomène El Niño/Oscillation australe (ENSO) est principalement régi par un couplage atmosphère-océan de grande échelle dans la région du Pacifique. L’organisation convective influe nettement sur ce type de couplage en modifiant le bilan du rayonnement en surface, l’évaporation, la contrainte du vent et, par conséquent, l’interaction lente entre les couches limites de l’océan et de l’atmosphère. Les fortes rafales des vents d’ouest équatoriaux se déplaçant vers l’est qui sont associées à la MJO engendrent des ondes océaniques de Kelvin qui influent sur l’apparition du phénomène El Niño, en réduisant le gradient zonal équatorial de la température de la mer en surface. Trois mécanismes interviennent dans cette interaction:
Il faudra intégrer dans la prochaine génération des modèles de prévision ENSO les progrès accomplis dans le domaine de la prévision de la MJO. Étant donné que l’organisation convective de grande échelle est très différente dans les modèles couplés atmosphère-océan et dans les modèles de l’atmosphère seule, on peut supposer que la formulation imparfaite de la manière dont les couches limites de l’océan et de l’atmosphère interagissent est au cœur de la question.
La MJO et les zones extratropicales Il est clair que l’influence exercée par l’organisation convective multi-échelles n’est pas locale. La variabilité intrasaisonnière à interannuelle de la convection tropicale a une incidence marquée sur la dispersion des ondes de Rossby d’échelle synoptique dans les zones extratropicales et sur les anomalies de la circulation d’échelle planétaire, telles la configuration Pacifique nord-américaine, l’oscillation arctique et l’oscillation nord-atlantique. Plusieurs études, dont celle de Ferranti et al. (1990), laissent supposer qu’une bonne représentation de la convection tropicale dans les modèles météorologiques et climatiques améliorerait l’exactitude des prévisions à échéance de deux semaines et plus établies pour les latitudes moyennes. Les modèles CRM globaux et la superparamétrisation peuvent contribuer à l’un des grands objectifs du programme THORPEX/PMRC, à savoir l’étude de l’action réciproque des zones tropicales et des latitudes plus élevées, comme on le voit dans la figure 5. Il est essentiel de prendre en considération la formation et le maintien d’ondes planétaires par la convection organisée, en tant qu’interaction entre la circulation tropicale et extratropicale, pour affiner les prévisions à échéance de deux semaines. Par exemple, les cyclones tropicaux ont un impact dans les zones extratropicales en migrant directement vers le pôle le long des trajectoires des tempêtes aux latitudes moyennes et/ou par la dispersion des ondes de Rossby vers le pôle. Kiladis (1998) a montré que les ondes de Rossby qui proviennent de latitudes plus élevées peuvent déclencher une convection tropicale. On ne saurait trop insister sur l’importance que revêt l’amélioration de la représentation de la convection, de son organisation et de son interaction avec les circulations d’échelle régionale et mondiale pour affiner les systèmes de prévision du temps et du climat.
Atelier THORPEX/PMRC Le programme THORPEX et le PMRC ont convoqué un atelier interna-
On peut consulter le programme de l’atelier et les communications présentées sur le site http://cdsagenda5.ictp.trieste.it/full_display.php?ida=a04205. Les participants ont passé en revue les connaissances actuelles sur la convection tropicale organisée en s’attachant particulièrement à la MJO. Ils ont précisé les questions à approfondir dans le cadre de travaux conjoints THORPEX/PMRC pour mieux comprendre, simuler et prévoir ces phénomènes, ainsi que les recherches et applications socio-économiques pertinentes. Un aspect important concernait l’action réciproque des tropiques et des latitudes supérieures, plus précisément la façon dont les ondes synoptiques et planétaires extratropicales sont modulées par la convection tropicale organisée, et inversement. Il a été question de l’analyse, de la genèse et de l’évolution de la convection tropicale organisée, par exemple:
Un autre point essentiel concernait le rôle joué par l’augmentation d’échelle du transport d’énergie dans les conditions météorologiques et climatiques (figure 6).
Les objectifs stratégiques Les groupes de travail constitués lors de l’atelier ont estimé que les deux conditions suivantes devaient être remplies pour faire progresser l’observation, la modélisation et la prévision de la MJO, avec les implications socio-économiques qui s’y rattachent, et mettre sur pied des projets de démonstration en matière de prévision:
Les recommandations visant la recherche conjointe Les participants ont jugé que les activités suivantes pourraient être menées dans le cadre du programme THORPEX/PMRC:
Les événements survenus depuis l’atelier La période qui a suivi l’atelier THORPEX/PMRC a été particulièrement active:
Les documents de fond en préparation Le programme THORPEX et le PMRC ont commandé deux documents de fond sur les aspects généraux de la recherche conjointe axée sur le temps, le climat et leur intersection avec le système terrestre. Le premier, appelé Livre blanc 1 THORPEX/PMRC, s’adresse aux spécialistes de la météorologie, du climat et des questions socio-économiques, ainsi qu’à leurs organismes de soutien. Il renfermera des propositions de collaboration entre le programme THORPEX et le PMRC sur des aspects hautement prioritaires de la recherche visant la prévision numérique et la modélisation, l’assimilation des données, les observations hebdomadaires à saisonnières, les évaluations socio-économiques et leurs applications. L’objet du deuxième document sera de montrer aux décideurs, aux académies nationales des sciences et aux utilisateurs de l’information météorologique, climatologique et environnementale l’urgente nécessité d’établir à l’échelle internationale un programme de recherche multidisciplinaire propre à accélérer les progrès en matière de prévision des phénomènes météorologiques et climatiques à fort impact, à mieux comprendre les interactions complexes en jeu dans le système terrestre biologique-chimique et à faciliter ainsi le processus décisionnel.
ConclusionsCet article a exposé les défis que comporte l’approfondissement de nos connaissances touchant la convection tropicale, l’organisation de la convection à plusieurs échelles et les mécanismes d’interaction avec les zones extratropicales, dans le cadre d’une initiative de recherche conjointe THORPEX/PMRC. Il est primordial de résoudre ces difficultés si l’on veut améliorer la qualité des prévisions numériques à moyenne échéance, à échéance intrasaisonnière et au-delà. Les activités décrites montrent que l’on progresse vers ce grand objectif.
RemerciementsLes auteurs tiennent à remercier Gilbert Brunet, Duane Waliser et Huw Davies de leurs précieuses observations.
Biello, J.A., A.J. Majda et M.W. Moncrieff, 2007. Meridional momentum flux and superrotation in the multiscale IPESD MJO model. J. Atmos. Sci. (sous presse). CLIVAR Exchanges 2006. Special edition on Indian Ocean climate, 39, Vol. 11, 31 p. Ferranti, L., T.N. Palmer, F. Molteni et Grabowski, W.W., 2001. Coupling cloud processes with large-scale dynamics using the Cloud-Resolving Convection parameterization (CRCP). J. Atmos. Sci., 58, 978-997. Johnson, R.H., T.M. Rickenbach, S.A. Rutledge, P.E. Ciesielski et W.H. Schubert, 1999. Trimodal characteristics of tropical convection. J. Climate, 2397-2407. Khairoutdinov, M. et D. Randall, 2007. Evaluation of the simulated interannual and subseasonal variability in an AMIP-style simulation using the CSU Multiscale Modeling Framework. J. Climate (en instance de publication). Khouider, B. et A.J. Majda, 2006. Multicloud convective parameterizations with crude vertical resolution. Theoretical and Computational Fluid Dynamics, Special issue: Theoretical Developments in Tropical Meteorology, 20, 351-375. Kiladis, G.N., 1998. Observations of Rossby waves linked to convection over the eastern tropical Pacific. Madden, R.A. et P.R. Julian, 1972. Description of global-scale circulation cells in the Tropics with a 40–50 day period. J. Atmos. Sci., 29, 1109–1123. Majda, A.J. et R. Klein, 2003. Systematic multiscale models for the tropics. Moncrieff, M.W., 2004. Analytic representation of the large-scale organization of tropical convection. J. Atmos. Sci., 61, 1521-1538. Newman M., P.D. Sardeshmukh, C.R. Winkler et J.S. Whitaker, 2003. A study of subseasonal predictability. Mon. Wea. Rev., 131, 1715–1732. Shapiro, M.A. et A.J. Thorpe, 2004. THORPEX International Science Plan. WMO/TD-N° 1246, WWRP/THORPEX, N° 2, 51 p. THORPEX/International Core Steering Committee (ICSC), 2005. THORPEX International Research Implementation Plan. WMO/TD-N° 1258, WWRP/THORPEX, N° 4, 95 p. Yano, J.-I., J.C. McWilliams, M.W. Moncrieff et K.A. Emanuel, 1995. Hierarchical tropical cloud systems in an analog shallow-water model. J. Atmos. Sci., 52, 1723-1742.
2 NOAA/Office of Weather and Air Quality, Boulder, Colorado, États-Unis d’Amérique 3 University of Reading, Reading, Royaume-Uni 4 Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme, Reading, Royaume-Uni
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